—————————————————————-
Vingt-deux, dix-sept, dans mon salon, devant la télé. Vérifie mes SMS, pas d’accusés de réception : visiblement, Élodie a éteint son cellulaire. Ma molaire de gauche me lance. L’idée même de cuisiner me paraît insupportable, préfère me gaver de pistaches et autres cochonneries, restes culinaires de ma crémaillère qui n’a jamais eu lieu.
Faut que je me dépêche, dans une heure je prendrais le bus 108, puis RER A, direction gare de Lyon pour l’Idnight, déclinaison « Jeune » et « fun » de la ligne low-cost des chemins de fer français, la nuit. Jeune parce que pas cher, car le jeune est pauvre (quinze euros, mon billet pour Montpellier). Jeune qu’on vous dit, donc discothèque pour faire « la fête » dans un wagon, et bar pour rencontres « colorées » dans un autre. Niveau son, un deejay « branché » opérera jusqu’au petit matin, c’est promis, c’est marqué sur le billet. Parce que si je pars à 23h47, c’est pour arriver à 7h45 : il y a donc du temps à tuer.
Zero-un, Zero neuf. J’écris ces lignes en direct de ce fameux train assuré top tendance. TGV dernière génération à la vitesse d’un TER, lumière tamisée, rose et violet. Mais cela n’a rien de branché, ce truc, y’a que des pauvres, de vingt à cinquante ans. Personne au Bar, personne dans le coin discothèque.
Voiture six, Bas, Place quarante sept, tout le monde essaye de dormir comme il peut sur son siège. J’ai envie d’aller pisser, mais j’ai peur qu’on vole mon Macbook. J’y vais quand même. C’est là que je retrouve Elodie dans la sept, qui elle aussi attend son tour, côté dame.
– J’ai essayé de te joindre…
– Ca va, Jocelyn, je n’ai pas de compte à te rendre
– Qu’est ce que tu fous là ?
– Eh bien, tu voulais me joindre, non ?
Imparable. Cette peste d’Élodie s’amuse à prononcer mon prénom à tout bout de champ dans l’unique but de m’amoindrir, technique épurée, ô combien efficace. Prenant le dessus en deux malheureuses phrases, je n’avais plus qu’à me laisser guider, dominer même.
Je t’enjoins, je te contrôle, faible éphèbe, « allons donc boire un verre à six euros cinquante dans l’Idlounge » qu’elle me dit, en passant délicatement sa main dans ses cheveux châtains foncés. « Bonne idée », répondis-je maladroitement, comme si j’avais le choix, et là, elle a sourit : tu l’as vu.
Objectivité oblige, je me dois de rectifier : une bonne trentaine d’abrutis se trémoussent vaguement en criant très fort dans la zone dancefloor du convoi, et comme l’endroit est minuscule, ça fait beaucoup, et l’on crie au génie. J’espère tout de même que ces crétins cesseront ce raffut un moment ou un autre ; mon siège est juste en dessous et je compte bien dormir quelques heures avant Montpellier.
- Tu es grossier, et tu râles tout le temps
- Grossier ? t’es gonflée, j’utilise souvent des mots compliqués
- Tu ne sais les utiliser, et tu continues à râler…
- Je ne vais pas arriver à dormir
- Qui t’as dit que t’allais dormir ?
- Je suis fatigué
- Suis-je plus insignifiante que ton sommeil ?
- Bon, c’est quoi le programme alors ?
- Rien. Pas de sexe dans les toilettes, on discute et c’est tout. Je suis heureuse de te revoir
- Moi aussi…
Parler de tout, de n’importe quoi, le temps d’un trajet. L’outil cinéma est un excellent moyen pour converser sans trop de danger. Dans le genre question facile : dis, t’as vu le dernier Woody ? Bin, c’est bien écrit, les acteurs sont géniaux, mais le scénario bateau… Je veux dire, Vicky Cristina Barcelona, c’est quand même une pub gigantesque fomentée par l’office de tourisme de Catalogne ; surenchère d’instants cartes postales : oh les amoureux sont au Palais Güell, oh ils s’embrassent à la Casa Milà, tiens, il dinent au Barri Gòtic… Le tout avec des images très propres, où les guitaristes de flamenco ont tous des gueules de Gypsy King, auréoles de transpiration exceptées.
(un benêt traverse la voiture tant bien que mal, complètement saoul, en hurlant « po-po-do-po-po-pooo-pooooo »)
Entre les murs ? C’est l’exemple parfait du film intelligent, malin, fin, politiquement correct, surtout envers les profs (tous jeunes, beaux, courageux, dévoués, pédagogues, sévères mais pas trop, bien comme il faut). Consensuel et bien foutu je te dis, seulement voilà, on s’emmerde ferme.
- Eh toi, t’as vu ? Livni est incapable de fabriquer une coalition, la nulle.
- Oh ca va hein, tu sais que ton Ahmadinejad est mourant ?
- N’importe quoi, et il est pour Obama.
- Bah, comme tout le monde.
Y’a un truc qui me fascine en ce moment, c’est « l’opening bell » et le « closing bell » du New York Stock Exchange, la bourse de Wall Steet. Ces cérémonies censées symboliser la puissance et l’optimisme de la finance américaine tournent à l’absurde en pleine crise (mon amour). Chaque jour, c’est un florilège de sourires bright et d’applaudissements itératifs et mécaniques, si peu sincères et tellement hilarants. Les mecs, ils applaudissent deux fois par jour leur propre chute, et plus elle est sévère plus ils y vont gaiment. C’est la méthode Coué, je vais bien, tout va bien, certes ça se casse la gueule et même Sarko vire Marxiste, mais laissez-nous montrer nos jolies dents, pendant qu’il est encore temps. Et… Elodie… Elodie ?
( Zero sept, vingt. Montpellier Saint Roch dans dix minutes dit la voix du train. Elle s’est endormie, je la regarde, et la laisse dans le train. )
jD
—————————————————————-
- J’ai fait un rêve érotique avec Tzipi Livni, la future dirigeante Israélienne, pas plus tard qu’hier soir, tu le crois ça ?…
- Oh, moi c’est pire, elle me dit en riant. Je crois que je suis tombée amoureuse de Mahmoud Ahmadinejad. C’est horrible hein ? Mais je n’y peux rien, dès que je l’aperçois sur Al Jazeera je deviens folle, je le trouve super sexy, quoi qu’il balance, je suis fan.
- Dis, je ressemble un peu à Ahmadinejad, non ?
- Bof, tu n’as même pas de belle barde brune d’islamiste…
- Bon, peut-être, mais j’ai de l’opium et de l’uranium enrichi dans mon studio !
- Ah ouais ? On va voir ça.
/
J’imagine, une rencontre improbable qui s’engage un peu comme cela, au détour d’un sombre et long couloir. Tiens, je vais l’appeler Elodie. Elodie, donc, fille d’un père neurochirurgien réputé et d’une avocate franco-sénégalaise dépressive, a passé son enfance dans le neuvième, et son adolescence dans la quartier de Trastevere à Rome. Elle valide sa licence de droit à la «Sapienza», poursuit son Master à Assas.
Elodie collectionne les robes couleur prune, aime trainer dans des soirées de jeunes riches, comme dans un livre de Cecily von Ziegesar, s’ enchainer nombre de Planters punch qui entaillent les neurones. Elodie ne manque de rien, sinon d’une solide raison de vivre, qu’elle pense – pourquoi pas – trouver dans la politique. Il n’y a rien de plus beau de se battre pour des idéaux, dites, franchement hein ?…
- Bof tu sais, moi j’adhère à la philosophie du film « L’aventure c’est l’aventure ». Mon idéal est d’en avoir aucun. La politique, ce gros tas de foin qu’on appelle « politique », faut s’en servir, plutôt que servir je ne sais quelle cause au nom de l’intérêt soi-disant commun. Le vrai pouvoir, c’est d’assister tous ces gens qui aspirent à l’avoir. Je n’ai plus d’idéal, je ne suis fanatisé par aucune cause, et suis prêt à toutes les servir pour le seul profit.
- N’importe quoi, qu’elle me répond.
Je nous imagine traverser le jardin du Luxembourg. Plus ringard, tu meurs. Avec elle, longer les orangers et les appartements de sénateurs. Entre les marmots qui se tapent dessus et les vieux qui se disputent, au soleil couchant d’une fausse grisaille, j’observe discrètement la coloration de ses cheveux, ses petits penchements de têtes et ses sourires faussement dissimulés.
- Lundi dernier, j’ai vu la crise en direct. Sur CNN, avec le rejet du plan de sauvetage financier de la dernière chance dit « Paulson » à 700 milliards de cacahouètes. Après un week-end de négociations, qui a vu les points de vue démocrate et républicain se rapprocher, et un accord émerger, tout le monde pense légitimement que, cette fois, sûr de sûr, les loulous c’est dans la poche. La présentatrice de la chaine est confiante, l’analyste financier cravaté à côté d’elle, aussi : « ca va être serré mais ça va passer » nous confirme-t-il avec un sourire apaisant.
On assiste donc, en « live » et dans la bonne humeur, au décompte qui se fait au fur à mesure que les élus votent. Au début le « oui » a une bonne trentaine de voix d’avance, une vingtaine, puis une dizaine, et puis, tadam, le « non » prend la tête ! A partir de ce moment, c’est la panique. Les investisseurs de Wall Street lâchent définitivement l’affaire, et le Dow Jones entame immédiatement une chute que l’on nommera d’une voix grave et langoureuse : « vertigineuse ».
S’en suivent trente minutes de télévision assez incroyables, où l’on voit sur un même écran l’écart entre le « oui » et le « non » s’élargir, la bourse dégringoler à vue d’œil, et les commentateurs de CNN, quelque peu remués, réellement excités, répéter « qu’ils n’avaient jamais vu ça ». Une sorte de réaction en chaine parfaite, qui détruit tout sur son passage et semble impossible à arrêter. Des vagues de points s’écrasent en quelques minutes constituant, selon les spécialistes, la plus grande chute de l’histoire de Wall Street. Waw. Au final 228 contre 205, et 770 points en moins. Badaboum.
Les médias adorent cette crise, c’est spectaculaire et ça fait peur, comme les guerres, les attentas, ce genre de choses. Je commence moi même à en être accro, je me surprends à passer des nuits d’insomnies devant Bloomberg TV ; au lieu de compter les moutons, je compte les multinationales qui plongent. Une semaine après, on nous annonce que le plan Paulson est finalement passé, zut !… Mais que la crise est loin d’avoir dit son dernier mot … Ouf ! Parce que moi je l’aime, cette crise, et ne veut en aucun cas la voir partir.
Je m’explique : il s’agit d’une purge, elle a donc de vrais effets bénéfiques. Par exemple, dans la reconstruction d’un capitalisme plus humain, mieux régulé, dans l’élaboration d’une authentique Europe politique, économique. Malgré les dommages collatéraux, forcément dommageables.
- C’est d’une délicieuse simplicité ce que tu racontes, un peu crétin et relativement dangereux, mais au moins, cela prouve que tu as encore quelques idéaux, me lance t-elle nonchalamment.
- Peut être… Et toi, tu fais quoi de tes journées ? (j’essaye de changer de conversation)
- Moi, je fais croire à des garçons qu’ils peuvent sortir avec moi, avant de les humilier en leur disant que finalement non
- Génial, je vais tomber amoureux de toi.
- Ouais, j’ai compris cela, ta passion immodérée pour les amours impossibles… Comme cette brune aux yeux verts cet après midi, qui pourtant parlait de son mec à chaque fin de phrase
- D’accord c’est vrai, je cours après les échecs annoncés. Mais quand même, elle est jolie, cette brune aux yeux verts…
- Et moi alors ?
- Toi, c’est différent, tu n’existes pas. Ou pas vraiment. Tu as été créé pour mon bien. Tu es ma copine chimérique, mon alter-égo littéraire. Je te le rappelle, on vient tout juste de se rencontrer dans les couloirs de la faculté, et là, on va dans mon studio afin de faire l’amour sur mon clic-clac IKEA. Et tu aimeras cela, puisque tu n’existes pas. Ensuite, on parlera du devenir des radios indépendantes, des séries américaines à l’eau de rose, de Machiavel, de Michel Rocard, de Paul McCartney et de Roméo Castellucci, jusqu’au bout de la nuit, et ça te plaira, car tu n’existes pas.
/
Instants délicieux, partagés. Désir mutuel, mutuel parce que tu n’existes pas.
jD