ça marche.
tu verras, tout passe, tout s’arrange, rien n’est essentiel,
tout se remplace, sauf le pauvre refuge
où tout se transpose et s’oublie.
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Le ciel était bizarre ce soir. Elle est là, elle attend. Il n’y a personne, et ça pue la pisse.
Une personne passe. Certainement personnel de la SNCF avec la casquette et tout, qui se ramène et lui dit, madame, il n’y a plus de train avant quatre heures du matin, il fait drôlement froid dehors est-ce que vous allez bien, madame ?… Alors elle ne le regarde pas. Mais il continue de parler et lui dit madame, on vous a vu toute la journée assise sur ce banc, moi et mon collègue, vous ne sortiez que pour aller au toilettes. Vers midi, c’est vrai vous avez pris un Jambon-beurre-cornichons avec une Cristaline et un pain suisse. Aussi vous avez acheté un magazine que vous avez feuilleté un peu, puis rangé dans votre sac. Sinon vous êtes restée là, le matin, l’après midi et le soir sans bouger. Ni les mains, ni la tête, même les yeux. Immobile entre la voie X et la voie Y, derrière le transformateur, on vous a regardé moi et mon collègue, longuement, soigneusement, et on vous on vous a trouvé triste.
On hésitait entre la mélancolie et la peine, le désespoir et l’abattement. Puis on s’est dit que c’était peut être un peu tout ça. Ou alors que ce n’est pas de la tristesse, hein, mais de la détermination, ténacité, fermeté, ce genre de choses. Ou alors, vous faites grève, et dans ce cas, j’imagine que vous ne bougerez pas d’ici avant d’avoir trouvé satisfaction. Peut-être en voulez vous à quelqu’un, ou a quelque chose. Vous en avez marre en fait, vous saturez. Vous vous dites qu’il est temps de passer à autre chose. Moi et mon collègue, on s’est dit que c’était peut être ça. Vous voulez être le caillou dans l’engrenage, celui qui dit « ouh ouh, je suis là, j’existe et je vous emmerde ! ». Celui qui bloque tout, qui fout une merde pas croyable. Les poulies pètent, les fusibles sautent, le générateur fume, le variateur de vitesse aussi, il y a des étincelles, tout s’enflamme, tout fond. Et le caillou, lui, se marre, content de tout ce joyeux bordel, il se sent enfin exister, et ajoute sournoisement que c’est bien fait, qu’il aurait mieux valu l’écouter avant, et que maintenant c’est trop tard….
Hein, c’est ça ? Vous voulez être ce caillou ? Vous êtes ce caillou ? Hein ? Dites ?… Enfin, c’est peut être pas ça. Le caillou, lui, emmerde son monde. Vous, vous n’embêtez personne. Vous êtes absente, insoupçonnable, invisible. Vous symbolisez le néant, ou quelque chose comme ça. Vous vous noyez dans le flux incessant des gens qui passent et qui repassent. Qui se disent bonjour et au revoir. Qui se font des bisous, qui se serrent dans les bras, et font coucou derrière le double vitrage, au milieu de ces hommes d’affaire tête dans leur journal, grisonnants, arrogants.
Vous faites attention à eux ? à tout cela ? Non.
Bien sur que non. Se serait trop facile, bien trop facile. Vous, vous restez là, et vous ne bougez pas. Vous ne les suivez pas du regard, vous les voyez juste passer, brièvement. Où alors, vous ne les regardez même pas. Vous ne voyez plus rien. Mais c’est volontaire. Vous en avez marre de voir. Pas que le monde vous agace non, vous n’en voyez juste plus l’intérêt. Vous ne percevez plus rien d’engageant. Voir vous ennuie. Voir c’est fatiguant, parce que c’est attendre une étincelle qui ne vient pas. Voir coûte d’ouvrir les yeux à tout ce que l’on ne voudrait pas voir. Et vous capitulez. Et vous n’attendez rien. Que faites vous ici alors ? A quoi bon aller dans une gare si c’est pour faire autre chose qu’attendre ? C’est absurde. Rien ne viendra, je vous l’assure. Non, j’ai trente ans de métier ici vous ne me ferez pas gober ça.
Même vous, sous vos airs sinistres, vous attendez, au fond de vous, hein ?… Avouez le. Une personne. Une odeur. Une image. Un geste. Un regard, une caresse. Un je-ne-sais-quoi. Vous espérez. Peut-être, même si… même si vous avez l’espoir sombre, l’espoir mauvais. On s’est dit ça, moi et mon collègue, que vous avez l’espoir mauvais, ou quelque chose comme ça.
Madame on vous a vu toute la journée assise sur ce banc, vous ne sortiez que pour aller aux toilettes. Vers midi, c’est vrai vous avez pris un Jambon-beurre cornichons avec de l’eau Cristaline et un pain suisse. Sinon vous n’avez pas bougé de la journée. La tête droite, les yeux rivés vers le panneau publicitaire. Que feignez de regarder. Immobile entre la voie X et la voie Y, derrière le transformateur. La pluie vient de tomber, vous n’êtes pas tout à fait à l’abri ici. Il fait froid et cela n’est pas raisonnable. Il est dangereux de rester à cette heure. Une gare, vous savez ce n’est pas protégé. Une gare vous savez, c’est sombre et pernicieux. Il n’est pas conseillé de rester ici à une heure pareille. Personne ne le conseille.
En tout cas moi et mon collègue on s’est dit qu’il fallait vous le dire, que cela nous libérerait d’un poids. Que quelque soit votre décision, on dormirait mieux. On se sentirait apaisé. Qu’au moins on se serait dit au moins on lui a dit, après elle a fait ce qu’elle a voulu c’était plus notre problème. Hein, ce n’était pas non plus notre problème. Mais qu’on aura servi a quelque chose dans cette affaire. Compter un peu dans le dispositif. Un acte de présence dans votre existence.
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C’était Samedi dernier, devant la télévision, sans franchement la regarder. Elodie et moi, nous nous parlions, sans vraiment s’écouter. Presque allongée, dos contre le mur, elle terminait la confiture de fraise de ma maman. Et la cuillère dans la bouche, il lui arrivait d’inspirer doucement en fermant les yeux, et c’était très beau.
Moi : De manière générale, il ne faut pas m’en vouloir. Je suis un garçon un peu torturé qui confond le beau et le bien. Le fantasme et l’espoir. Le silence et l’intelligence. La vie, et les chansons de Lio des eighties.
Elodie : Les ennuis commencent à partir du moment où un garçon me dit que je suis jolie, hors du commun, spéciale, ce genre de bêtises que tu connais bien. Où quand un garçon me dévisage, en murmurant « à très vite » avec un petit sourire idiot. Là, souvent, bon, une fois sur deux, je plonge, pour faire comme une « vraie » fille. Je le laisse m’aimer quoi, avant de ne plus pouvoir tenir puis l’abandonner, lorsque mon manque-tendresse est rassasié. Tel est mon perpétuel processus.
Moi : Je me demande pourquoi MTV a été retiré du Bouquet TV de la Freebox…
Elodie : La vérité, je crois, c’est que suis attiré par les hommes qui ne viendront jamais vers moi, ceux-là, dont je n’aurais jamais le cran d’aller voir. Tu vois, je n’ai pas tant confiance en moi que cela, je me laisse porter par le courant ; Je ne sais où il me mènera, mais au moins, je ne coule pas.
Moi : Elle ne m’a pas regardé. Tu le crois ça ? Jamais vraiment. J’étais à côté, une entité quelconque. Un individu, un type, un gars, un passant juste un peu insistant. Rien pour ainsi dire, ou presque, de toute évidence pas assez. J’ai tenté d’être drôle, simple, taché de sourire plus que de coutume, d’entamer deux-trois conversations, hâtivement étouffées dans l’oeuf, inanité oblige. Tout est si prévisible, tout se répète, tout se confirme. Réinitialiser son programme à chaque histoire, et les mêmes conclusions, amères, cruelles, incroyablement pitoyables.
Elodie : Mon pauvre petit chou. Je vais te plaindre.
Moi : Mais vas-y, plains moi, je t’en prie. Je tiens, moi aussi, à jouer mon rôle de pessimiste culturel français, celui que fustigeait Emmanuel Todd ce matin sur France Inter. Être le petit intello narcissique, autistique, condescendant et mélancolique, se foutant de la marche du monde, refusant de se dévouer à collectivité (tout en affirmant le contraire), avant tout obsédé d’épanouissement corporel, sexuel, esthétique.
Elodie : Mais ta gueule !… Tu es ridicule. Et moi-même, je suis ridicule. Je suis une caricature, qui je pense n’existe pas dans la vie réelle. Tu es obsédé par le mythe de la nymphette, Lolita ou tout ce que tu veux, tu es triste alors me voici créé. Et après mon loulou, et après ?… Mon personnage n’est là que pour confirmer tes théories vaseuses, du type femme fatale, Cruella à peau dorée au sourire mutin et aux ongles manucurés. Voilà la vérité : tu amplifies, tu simplifies, tu tiens avec ma présence à te complaire dans ta propre merde.
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Ainsi Samedi dernier, elle et moi regardions la télé, et le temps passait lentement. Presque allongée, dos contre le mur, Elodie semblait s’endormir. A la télévision il y avait les Victoires de la Musique. Et Bashung qui reçoit son troisième trophée, puis chantonne « Un jour je t’aimerai moins / Jusqu’au jour où je ne t’aimerai plus / Un jour je sourirai moins / Jusqu’au jour où je ne sourirai plus ». Bleu pétrole n’est pas mon préféré, certes bon mais pas au niveau des deux derniers, je ne sais pas s’il méritait un tel triomphe. En tout cas, c’était dur de le voir dans cet état. Assistais-je à une sorte d’enterrement préliminaire ?… La salle qui frappe frénétiquement des mains, Pascal Nègre qui en profite pour verser sa petite larme…
Demain, j’irais voir l’expo David Lachapelle à la Monnaie de Paris, et je vais être obligé de feindre une culture générale en Art… On se rendra vite compte de l’imposture, mais que faire ?… Elodie rampe plus ou moins sur le sol (quelle feignasse, tout-même), elle me dit que je devrais mettre en ligne la première page de la pièce de théâtre qui a survécue. Il y a que la moitié qui a survécu, je lui rétorque. C’est déjà bien, elle me répond. Et elle a raison, j’ai perdu une bonne centaine de pages avec l’anéantissement mon disque dur externe y’à trois mois. Autant bichonner mes quelques vestiges en les exposant. Oui mais où ? Il va falloir que j’ouvre un nouveau blog… Oui mais où ?…
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– Tu veux que je te suce ?.. Me demande Elodie, qui pose sa tête sur mes genoux
– Un peu de retenue, je suis en train de t’écrire
– Je peux te réciter du Baudelaire
– Non-plus
– Et, vertigineuse douceur ! / A travers ces lèvres nouvelles / Plus éclatantes et plus belles / T’infuser mon venin, ma soeur !
– Par coeur quand même, bravo
– Ca épatera tes lecteurs
– Je fais quoi demain, pour l’expo, je joue le connaisseur ?
– Sois toi-même
– Vaste programme …
jD